Mercredi 26 août 2009 3 26 /08 /Août /2009 14:16
Je publierai ici le roman que je suis en train d'écrire.

Il a pour titre : Kanaela.
Cependant, qui sait, avec le temps il pourra peut-être se voir renommé.

Je publierai le récit dans l'ordre chronologique. Ainsi, juste en dessous de cette introduction, vous trouverez, les premières lignes de mon roman et, dans le dernier message, les dernières lignes. Cela va à l'encontre de l'antéchronologie que l'on retrouve habituellement sur les blogs. Toutefois, cette méthode facilitera la lecture du récit.

Je vous souhaite désormais une bonne lecture.

A bientôt !
Par Kalystah - Publié dans : autours du roman
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Jeudi 18 mars 2010 4 18 /03 /Mars /2010 09:54

Au cours des cinquantes dernières années, Yethel avait déjà vu un nombre important de cadavres. Pour la plupart, des pêcheurs  infortunés que la marée avait ramenés à terre au milieu des restes de leurs barques, après que la mer les eût impitoyablement brisées au cours de l'une de ses redoutables tempêtes. En quelques rares occasions, il était arrivé au patrouilleur de découvrir des équipages entiers de gabares, de chalutiers ou d'autres embarcations de pêcheurs. Ballotés par les vagues, roulant sur les galets comme des  pantins désarticulés, les corps sans vie de ces malheureux marins semblaient alors ramper vers la coque éventrée de leur navire comme si, à tout prix, ils voulaient reprendre leur travail. À une ou deux occasions, le vieil homme avait fait la sinistre rencontre de quelques dizaines de noyés - hommes, femmes et enfants - déposés impassiblement sur la grève. Riches voyageurs abandonnés par leur bonne fortune et rendus à l'état de pitoyables dépouilles, leurs jolies dentelles se mêlaient à l'écume comme pour conférer une ultime touche de noblesse à leur linceul improvisé. Ce jour là, cependant, c'était différent. C'était la première fois que l'homme se retrouvait face à une telle quantité de morts.

Horrifié, livide, Yethel s'immobilisa. Suspendant inconsciemment son souffle, il parcourut du regard l'étendue de galets, tentant d'estimer le nombre de cadavres. Toutefois, sa tentative pour obtenir un chiffre précis resta vaine. Car une pensée, terrible, avait pris possession de son esprit : "Ils  sont trop nombreux, se disait-il. Ils sont trop nombreux!" S'appuyant sur son expérience militaire tout autant que sur sa connaissance des lieux, il parvint néanmoins à une estimation : il doit y en avoir près de trois cent, songea-t-il. Peut-être plus. Portant alors son attention sur la carcasse brisée du navire qui gisait à l'extrémité sud-ouest de la plage, Yethel en détailla la structure. La présence d'un gaillard d'avant, d'une dunette et d'un entrepont classait clairement le navire dans la catégorie des transporteurs. En outre, il suffisait d'accorder un coup d'œil aux lambeaux qui tenaient lieu de vêtements aux passagers pour comprendre quelle était la nature de la cargaison : des esclaves.

Soupirant tristement, Yethel secoua sombrement la tête. Le commerce humain avait été déclaré hors-la-loi depuis longtemps en Gelith et l'esclavagisme avait été aboli peu de temps après. Les trois royaumes voisins, quant à eux, n’avaient toujours pas abandonné ces pratiques. Ce qui faisait que des navires aux cales remplies d'esclaves continuaient régulièrement de longer les côtes. Aethirin, leur bien aimé Roi avait tenté de prendre quelques mesures coercitives pour inciter ses pairs à changer de point de vue. Néanmoins, les pressions d'ordre financier et le rappel des ambassadeurs n'avaient pas eu d'autre résultat que d'amener les trois royaumes à s'allier pour former une coalition militaire. Ainsi, placé sous la menace d'une invasion, le souverain n'avait eu d'autre choix que de revenir à des relations commerciales et diplomatiques normales.

Yethel s'était désolé de cette décision. A l'époque, jeune lieutenant fringuant et vigoureux, il aurait été prêt, comme beaucoup d'autres, à se battre farouchement pour défendre les principes prônés par son souverain. Cependant, son roi, conscient d'être en infériorité numérique et tactique, avait choisi de protéger son peuple, plutôt que de le plonger dans une guerre qu'il n'aurait pas gagné quel que fussent le dévouement et la hargne de ses soldats.

 

Une fois encore, Yethel laissa son regard errer sur la masse de cadavres qui s'étalait devant lui. Il sentit sa gorge se serrer tandis que la rage l'envahissait peu à peu. Il ressentait un étrange et déroutant mélange d'émotions. Profondément choqué par le nombre de pauvres gens réduits à l'état de simple marchandise, il ressentait également un dégoût presque physique face à tant de morts. Pourtant, prédominait dans son cœur une colère sourde liée directement à une certitude : il savait que, même avec l'aide des villageois, il ne pourrait pas donner à tous une sépulture décente. Il lui faudrait ordonner l'excavation d'une fosse commune. Il aurait véritablement aimé épargner à tous ces défunts cet ultime déshonneur, mais le volume des dépouilles était bien trop important. Creuser des tombes pour chacune d'entre elles serait impossible. Surtout si il voulait éviter les maladies que tout corps en décomposition ne manquait jamais de générer. Soupirant, Yethel se consola en se disant qu'il ferait jeter les corps des officiers dans la fosse commune, avec les esclaves. Enfin, les épaules basses, il se retourna et se mit en marche en direction du village.

 

 

Il était las et peu désireux d'aller déranger de braves gens pour leur imposer une si triste besogne. Néanmoins il était parfaitement conscient qu'il n'avait pas le choix. Il parcourut donc les quelques lieues qui le séparaient de la petite bourgade aussi rapidement que ses vieilles jambes le permettaient. À cette heure matinale - l'aube s'était levée depuis seulement une petite heure - il ne fut pas surpris de ne trouver qu'une petite poignée de pêcheurs regroupés sur le quai. La marée était encore en phase descendante, mais en attendant que la mer vînt à nouveau remplir dans le port, les hommes s'étaient installés autours de leurs filets afin d'en vérifier l'état. L'un d'eux chantait de sa voix grave une vieille chanson de marins. Entendant des pas s'approcher, ce dernier leva les yeux et sourit au nouvel arrivant.

- Eh ! T'as déjà fini ta ronde? Questionna-t-il.

Guère plus jeune que Yethel, le pêcheur connaissait le patrouilleur depuis assez longtemps pour se passer des salutations d'usage.

- Pas encore, Gliret, répondit Yethel. Pourtant, quoi que je puisse découvrir au-delà de la plage aux galets, cela pourra attendre.

Le pêcheur demanda alors gravement :

- Un navire échoué?

Yethel opina de la tête :

- J'en ai peur, oui.

Fronçant les sourcils, son interlocuteur ajouta, dubitatif :

- Étrange, l'orage de cette nuit n'était pourtant pas si violent.

Les autres pêcheurs, qui avaient relevé la tête à leur tour et s'étaient tournés pour mieux voir Yethel, adhérèrent à l'objection en hochant de la tête.

- Il était très probablement trop chargé.

Les hommes marquèrent leur désapprobation vis-à-vis de cette habitude par des hochements de tête et des grognements. Puis ils retournèrent à leur tâche.

- Voilà où mène l'avarice, déclara l'un d'eux.

- Ouais ! Les marchands d'aujourd'hui, ils cherchent que le profit et ils finissent par négliger les plus petites notions de prudence.

En silence, les autres opinèrent pour confirmer qu'ils étaient d'accord sur ce point. Les yeux dans le vague, Yethel soupira.

- c'était quoi qu'y avait dans les cales? demanda un pêcheur.

- Lymphe ? présuma un autre avec entrain.

Comme ses collègues et amis, ce dernier devait être attristé à l'idée que des marins eussent péri. Cependant, à l'instar des autres, il savait que c'était l'un des risques du métier. C'est pourquoi, bien qu'il déplorât les pertes humaines, il avait choisi de se concentrer sur ce qu'il pouvait y avoir de positif dans la situation. Or, que pourrait-il arriver de mieux, à ses yeux de marin, que de pouvoir récupérer au fond des cales un peu de bon alcool?

- Non, pas de Lymphe, répondit Yethel d'une voix grave : des êtres humains.

Cette fois, les pêcheurs interrompirent leur travail. Stupéfaits, ils relevèrent les yeux sur Yethel avec dans le regard un éclat d'incrédulité. Voyant alors la mine sombre de leur interlocuteur, ils comprirent que le vieil homme était malheureusement sérieux. Ils jurèrent et l'un d'eux cracha.

- Beaucoup? demanda Gliret.

- trop, répondit Yethel. Beaucoup trop. Il va falloir creuser une fosse commune.

- C'est à ce point? S’étonna l'un des pêcheurs.

Yethel l'observa un instant. Il l'avait déjà rencontré à la taverne. Il était entré dans le métier quelques mois auparavant sous la surveillance de son père dont il portait le prénom. C'était pour cette raison que tout le monde avait pris l'habitude de l'appeler Junior. Il n'aimait pas vraiment cela. Pourtant, il avait eu la sagesse de les laisser dire, préférant mettre sa taille et sa forte carrure au service de la petite pêcherie familiale. C'était un garçon travailleur, discret, et  manifestement encore très naïf.

- Ils peuvent embarquer jusqu'à cinq ou six cents esclaves dans leurs cales, expliqua alors le patrouilleur.

Atterré, le jeune homme ouvrit de grands yeux.

- Ils doivent avoir des bateaux énormes ! S’exclama-t-il.

- Même pas, le détrompa Gliret.

- Dans ce cas comment..

- Junior ! L’interrompit Yethel. Je serais ravi de t'expliquer ce qu'implique l'esclavagisme en termes de barbarie et pour quelles raisons notre bon Roi a pris la décision de proscrire cette pratique de notre royaume. Cependant, l'heure n'est pas aux explications. Au moment où nous parlons, plusieurs centaines de cadavres jonchent la Plage aux Galets. Si nous ne nous dépêchons pas, nous n'aurons pas le temps de les en retirer avant que la mer remonte.

- Plusieurs centaines, répéta bêtement l'adolescent.

Ils auraient pu entendre dans ce simple murmure toutes les questions qui se bousculaient dans sa tête. Cependant, il les garda pour lui car ses aînés ne l'écoutaient déjà plus. Posément, ils discutaient tous de la meilleure façon de s'organiser pour achever le plus vite et le plus efficacement possible la pénible corvée qui les attendait. Rapidement, ils se mirent d'accord sur le fait que la première urgence consisterait à mettre les corps hors de portée de la mer. Une chose était certaine, en effet, laisser la marée récupérer les cadavres n'était pas une solution. Car ils reviendraient, irrémédiablement. Dès lors, non seulement, ils seraient dans un état plus lamentable, mais également plus nocifs. Il fut donc décidé de réveiller tous les hommes du village et de les mettre rapidement à contribution à l'exception des plus âgés, des malades et des plus jeunes jugés trop impressionnables.

Malgré ses protestations, Junior fut catalogué dans cette dernière catégorie. En contre-partie, il se vit chargé d'une mission.

- Tu prendras le meilleur cheval du village, lui expliqua Yethel, et tu iras le plus vite possible jusqu'à Staad-Furt . Trouve le Bourgmestre et explique-lui la situation. Il donnera alors des ordres qui devraient, entre autre, te donner accès à une grosse quantité de chaux vive qu'il te faudra rapporter ici le plus vite possible. 

Par Kalystah - Publié dans : le roman
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Dimanche 28 mars 2010 7 28 /03 /Mars /2010 14:18

Pour ramasser le maximum de cadavres avant que la mer ne vînt les revendiquer, les villageois n’avaient pas ménagé leurs efforts. Alors que l’écume commençait à lécher le pied du belvédère qui surplombait la Plage aux Galets, des centaines de corps inanimés étaient déjà alignés devant l’autel improvisé que le prêtre avait ordonné d'ériger dans l’urgence. L’ovate, suivi de trois acolytes, passait d’un corps à l’autre afin d'apporter à chacun l’ultime salut auquel il avait droit. Compte tenu des circonstance, le religieux avait opté pour le rituel le plus bref, à savoir une courte prière qu'il prononçait à mi-voix tout en balançant un encensoir au-dessus de la tête du défunt. Pour conclure son salut, il traçait dans l'air un signe mystique à l'aide de son goupillon. Puis il passait au mort suivant.

En lisière de la chapelle ardente, des charrettes de toute taille avaient été parquées à la va vite. Dès que la fosse commune serait prête, les corps y seraient déposés afin d’être amenés – enfin ! – vers leur ultime lieu de repos.

Tandis qu’il déposait un énième naufragé, Yethel se surprit à songer que l’alignement des corps ressemblait étrangement à un dortoir militaire de campagne. En outre, n’eut été la présence d’un encensoir dans sa main gauche et d’un goupillon dans celle de droite, on aurait pu confondre l’officiant avec un stratège faisant l’inventaire de ses troupes. Pourtant, les corps qui s’alignaient en rangs ordonnés étaient dépourvus de vie et l’homme qui se penchait sur eux ne prodiguait ni conseils ni encouragements ; mais murmurait inlassablement une prière qui, à force d’être répétée, prenait des airs de litanie dépourvue de sens.

 

Saisit d’une nouvelle bouffée nauséeuse, Yethel se détourna de la chapelle ardente. Il fit quelques pas en direction de la plage en tentant de se convaincre qu’il lui restait assez de force pour un aller et retour supplémentaire. Toutefois, ses muscles, endoloris par les efforts inhabituels qu’ils avaient déjà fournis, refusèrent d'obéïr. Il insista, souhaitant ignorer ses courbatures, mais au bout de quelques pas, une crampe dans le mollet gauche lui arracha un cri. Forcé de s’immobiliser, Yethel s’efforça de prendre appui sur sa jambe douloureuse dans l’espoir de contraindre son jumeau à se détendre. Il n’y parvint que partiellement et c’est donc en boitant qu’il se résigna à aller prendre un peu de repos.

Lorsqu’Alina le vit claudiquer en direction du buffet que les femmes avaient dressé à quelques centaines de mètre de la dune mortuaire, elle se précipita à sa rencontre. Alina était une belle jeune femme. Ses cheveux blonds naturellement ondulés n’avaient d’égaux en douceur que son bienveillant regard et son éternel sourire. Pieuse, distinguée et intelligente, elle était la fierté de ses parents et – bien involontairement – tournait la tête de tous les hommes en âge d’être mariés ; et pas seulement ceux-là, s’il l’on se fiait aux rumeurs. D’ailleurs Yethel devait lui-même avouer que, s’il avait eu une trentaine d’année de moins, n’aurait pas été le dernier à lui faire la cour. C’est pourquoi il perçu son empressement comme un réel soulagement. Malgré son masque de lassitude, il parvint à sourire lorsqu’elle lui tendit son bras pour qu’il y prît appui.

Comprenant instinctivement combien le vieil homme était fatigué, tant physiquement que moralement, elle choisit de le soutenir en silence, comptant sur sa simple présence compatissante pour apporter un peu d’apaisement à son âme. Lorsqu'ils furent arrivés auprès d’un banc, elle le pria de s’asseoir. Puis elle s’éloigna vivement pour aller lui servir un bon bol de soupe. Tandis que Yethel s’autorisait un bref regard sur la démarche chaloupée de la demoiselle, un cri retenti. Un silence sépulcral s’ensuivit, bientôt brisé par un hurlement de terreur pure. Oubliant son mollet toujours douloureux, Yethel se releva. Pressant le pas autant qu’il le pouvait, il entreprit de refaire en sens inverse le chemin qu’il venait si péniblement de parcourir.

Au dessus de lui, tout en haut de la dune, les villageois avaient interrompu leur sinistre besogne pour se regrouper autour d’un jeune homme qui tentait d’expliquer la cause de son épouvante. Encore trop loin pour les entendre, Yethel pu néanmoins voir les épaules des hommes se raidir d’angoisse. La nouvelle, quelle qu’elle soit, semblait véritablement effroyable et, curieux d’en apprendre enfin la teneur, Yethel tenta vainement d’accélérer son pas. Ce fut donc toujours de loin qu’il vit le prêtre accourir pour rejoindre l’attroupement. Il le regarda tenter de calmer tout le monde avant de se diriger d’un pas décidé vers la carcasse éventrée du navire. L’Ovate, que ses acolytes suivaient d’un pas mal assuré, était à mi chemin lorsque Yethel parvint enfin à portée de voix. Il héla les villageois, demandant des explications. Ce fut Gliret, son ami le pêcheur, qui lui répondit :

- Cadel en a vu un bouger.

Bien qu'il parla avec calme, la tension dans sa voix avait trahit sa nervosité.

Yethel comprenait parfaitement pourquoi.

 

 

Habituellement, le phénomène demandait plus de temps, mais qui savait depuis combien de temps le corps que Cadel avait vu bouger gisait à fond de cale dans l'attente d’une sépulture ? Car ce n’était un secret pour personne que les esclaves ne parvinssent pas tous vivants à leur port de destination. Les conditions dans lesquelles ils effectuaient la traversée ne le permettaient pas.

Comme tous les autres, Yethel attendit donc dans une angoisse croissante que le prêtre ressorte du navire. A l'unisson, il sursauta lorsqu’un homme ressortit par le trou béant de la coque en criant et gesticulant comme un sémaphore. Enfin, à l'instar de ses amis, il lui fallut quelques secondes pour que le sens des mots que l’homme criait à tue-tête parvint à pénétrer son cerveau englué de peur.

« Elle est en vie », hurlait-il à pleins poumons. « Elle est en vie ! »

Profondément soulagés, les villageois reprirent alors leurs activités. Emplis d’une motivation renouvelée par l’effroi qui leur avait noué les entrailles quelques instants auparavant, les hommes se remirent vivement à leur sinistre tâche. Se sachant incapable de se joindre à eux, Yethel prit la décision de se rendre utile d’une manière différente. Revenant sur ses pas, il alla annoncer la nouvelle aux femmes.

 

Parilas, la doyenne du village, réagit aussitôt, en donnant des ordres aussi brefs que précis aux jeunes villageoises. Yethel pu alors assister à un véritable branle-bas de combat. Organisé et précis, un premier groupe de femmes déblaya rapidement une table pour en faire, une sorte de brancard, tandis qu’un second groupe se mit à découper une nappe en large lanières qui, une fois bouillies, feraient d’acceptables bandages. Des jeunes adolescents qui, jusqu’alors, étaient chargés de l’excavation de la fosse commune, furent dépêchés en brancardiers. Lorsque ces derniers revinrent, leur brancard improvisé était lesté du corps largement dénudé d'une petite fille. Âgée de sept ans tout au plus, elle semblait si frêle que Yethel ne songea plus à elle comme à une simple survivante, mais comme à une véritable miraculée. Et visiblement, il n’était pas le seul à penser ainsi.

Le problème, c’était que dans les regards, les gestes et les murmures, on pouvait clairement percevoir autant de crainte que de méfiance. Il y avait bien longtemps que personne dans le pays n’en avait fait directement l’expérience, il n’en restait pas moins notoire que seul un dieu pouvait réaliser un miracle. Or les prodiges de ce type n'étaient pas l'apanage des divinités bienveillantes.

 

Yethel soupira. Il savait que les villageois, aussi généreux fussent-ils, ne prendraient pas le risque d’accueillir en leur sein une engeance maléfique. Et l’apparente fragilité de la gamine ne changerait en rien leur point de vue. Avant qu’elle n’ait le temps de soulever seulement une paupière, la pauvre enfant aurait malheureusement toutes les chances de se voir lapider sur place. Par bonheur cependant, le prêtre avait du parvenir aux mêmes conclusions puisque, négligeant un peu plus longtemps ses obligations envers les morts, il avait choisit d’accompagner la petite procession.

 

D’une voix autoritaire, il ordonna aux brancardier de déposer la civière sur des tréteaux. Puis, il examina longuement l’enfant avec soin et délicatesse. Lorsqu'il eu achevé son examen il se redressa solennellement et annonça :

- Cet enfant n'arbore aucune marque pandémoniaque. Si un miracle a bien eu lieu il n'a pu être que l'oeuvre d'une déité miséricordieuse.

Yethel avait vécu assez longtemps et vu assez de chose pour savoir pertinemment que nulle marque ne pouvait différencier les protégés des dieux sombres du commun des mortels. Cependant, l’assurance tranquille du prêtre semblait avoir rassuré l’assistance. C'est pourquoi Yethel conserva le silence.

Un deuxième corps fut dégagée de l’épave quelques minutes plus tard. Il s’agissait d’une femme cette fois. Avisant la chevelure blanche de cette dernière, Yethel pensa qu’elle devait être âgée. Il y cru d’autant plus que tous les gestes de ses sauveteurs étaient empreints de méfiance. Sans doute devaient-il considérer sa survie comme improbable ; plus encore que celle de la fillette. Par ailleurs, Yethel lui-même devait avouer quelques doutes : comment une personne manifestement avancée en âge avait-elle pu survivre à une telle traversée ? Plus encore, comment avait-elle fait pour survivre au naufrage ? La tête emplie de questions, Yethel s’attendait donc à ce que le prêtre se voit obligé de se prêter à la même comédie que précédemment. Cependant, même l’ovate fut saisit de stupeur lorsqu’il s’approcha de la rescapée.

Par Kalystah - Publié dans : le roman
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